Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle
Entrée 01 — L’Émeraude
Un fragment de mes voyages nocturnes — raconté tel que je l’ai vécu.
Il y a des rêves dont on se réveille en sachant qu’on a rêvé.
Et puis il y a ces expériences qui possèdent une texture différente.
Celles où je ne me sens pas simplement spectatrice d’un scénario fabriqué par mon sommeil. J’ai la sensation d’avoir été quelque part.
Cette nuit-là appartient à cette deuxième catégorie.
Je ne prétends pas savoir exactement ce qui s’est produit.
Était-ce un rêve particulièrement lucide? Une expérience symbolique? Une sortie de corps? Un voyage multidimensionnel? Une autre manifestation de la conscience?
Je laisse volontairement cette question ouverte.
Voici simplement ce dont je me souviens.
Le départ
Je dormais.
Et pourtant, à un moment précis, une partie de ma conscience s’est éveillée.
Je connaissais cette sensation.
Cette étrange rigidité qui précède parfois ce que j’associe à mes expériences de sortie de corps.
Puis cette impression presque physique de départ.
Comme prendre l’avion.
Pas métaphoriquement.
La sensation du départ. Du mouvement. Du passage d’un état vers un autre.
Et puis…
j’étais ailleurs.
La villa
Je me suis retrouvée dans une immense propriété.
Une villa magnifique, élégante, le genre d’endroit que l’on associerait spontanément à des personnes extrêmement fortunées.
Je ne savais pas où j’étais.
Je ne savais pas à quelle époque.
Je ne savais même pas quelle apparence j’avais.
Et pourtant, une chose était parfaitement claire :
j’étais en mission.
Je devais récupérer un objet.
Je savais ce que je cherchais sans pouvoir expliquer comment je le savais.
Quelque chose qui ressemblait à un bracelet, muni d’un imposant boîtier ou d’une pierre.
La villa semblait vide.
Je me déplaçais à l’intérieur en cherchant l’objet.
Jusqu’à ce que je réalise mon erreur.
Je n’étais pas seule.
L’homme
Un homme est apparu soudainement.
Il a essayé de m’attraper.
Tout s’est déroulé extrêmement rapidement.
Il m’a saisie. Je me suis débattue et, d’une manière que je serais incapable d’expliquer aujourd’hui, je suis parvenue à me libérer de ses bras.
C’est une caractéristique étrange de plusieurs de ces expériences :
ici, Annie ne sait pas nécessairement ce qu’elle ferait. Là-bas, celle que je suis semble le savoir parfaitement.
Je n’avais toujours aucune conscience précise de ma forme.
Je savais simplement comment bouger.
Comment réagir.
Comment m’échapper.
Et entre-temps…
j’avais trouvé l’objet.
La proposition
Ils étaient maintenant plusieurs.
Quatre hommes qui avaient l’allure de gardes du corps se tenaient autour d’un autre homme.
Celui-ci était différent.
Cheveux blancs.
Calme.
Posé.
Il ne semblait pas vouloir m’affronter.
Il voulait me convaincre.
Il me parlait presque comme si cette situation pouvait encore se terminer autour d’un verre.
Il savait que j’avais pris l’objet.
Mais plutôt que de me menacer immédiatement, il m’a fait une proposition.
Travailler pour lui.
Selon lui, mes compétences seraient utiles.
Ma « nature », particulièrement.
Ce mot ou cette idée est demeuré avec moi au réveil.
Ma nature.
Comme s’il savait parfaitement ce que j’étais.
Peut-être même mieux que moi.
J’ai refusé.
Il a insisté.
J’ai décliné de nouveau.
Non.
Quelque chose dans cette proposition ne m’intéressait absolument pas.
Alors son attitude a changé.
Pas de grande colère.
Pas de discours dramatique.
Seulement un geste adressé aux hommes qui l’entouraient.
Je savais ce que ce geste signifiait.
Éliminez-la.
La vibration
Et c’est là que quelque chose s’est produit.
Je n’ai pas attaqué.
Je n’ai pas couru.
Je n’ai pas levé les bras.
J’ai senti…
une vibration.
Quelque chose s’est activé à l’intérieur de moi.
Ou peut-être quelque chose a-t-il émané de moi.
Je ne sais pas comment mieux le décrire.
J’ai regardé les hommes.
Une fraction de seconde.
Et…
boum.
Ils sont tous tombés.
En même temps.
Je n’avais pas bougé d’un poil.
Je me suis penchée vers celui qui se trouvait près de moi.
J’ai vérifié.
Pas de pouls.
Nada.
Niet.
Il était mort.
Je ne me souviens pas avoir ressenti de triomphe.
Ni même réellement de peur.
Il y avait surtout cette étrange certitude que celle que j’étais dans cet espace savait exactement ce qui venait de se produire, alors que celle qui écrit ces lignes aujourd’hui n’en a absolument aucune idée.
Je n’ai pas attendu.
Je suis partie.
Le serpent noir
J’ai traversé la cour extérieure de la villa et me suis dirigée vers un épais fourré d’herbes et d’arbres.
Et là, mon corps a commencé à changer.
Je l’ai senti.
Ma forme humaine a disparu.
Mon corps est devenu long.
Puissant.
Noir.
J’étais devenue une sorte d’énorme serpent noir, quelque chose qui ressemblait à un anaconda.
Mais surtout…
j’étais incroyablement rapide.
Agile.
Parfaitement adaptée à cette forme.
Encore une fois, aucune surprise.
Aucune question du genre :
Mon Dieu, pourquoi suis-je un serpent?
😂
Non.
Dans cet espace, cela semblait parfaitement normal.
Cette forme était simplement celle dont j’avais besoin pour partir.
Alors je suis partie.
Vite.
Très vite.
La maison au milieu de nulle part
Lorsque la scène s’est stabilisée de nouveau, j’étais beaucoup plus loin.
Devant moi se trouvait une maison isolée au milieu d’une forêt.
Une maison blanche.
Un toit pointu.
Rien autour.
J’avais retrouvé ma forme humaine féminine.
J’étais debout à l’extérieur de la maison.
Et j’avais toujours l’objet avec moi.
Il était rangé dans un petit étui fait d’un tissu épais et doux.
Je l’ai ouvert.
Et pour la première fois, j’ai vraiment regardé ce que j’étais venue chercher.
L’Émeraude
L’objet occupait presque toute la paume de ma main.
Il ressemblait à un bracelet de cuir sur lequel était montée une pierre gigantesque.
Une émeraude.
Ou du moins quelque chose qui y ressemblait.
Ovale.
D’un vert profond.
Magnifiquement travaillée.
La pierre était taillée tout autour avec une précision extraordinaire.
Un véritable chef-d’œuvre.
Mais ce n’était pas simplement un bijou.
Je savais que cet objet possédait quelque chose.
Une fonction?
Une énergie?
Une technologie?
Une forme de magie?
Je n’en avais aucune idée.
Le seul mot qui me vient aujourd’hui est :
objet magique.
Pas au sens enfantin du terme.
Plutôt comme un objet possédant une propriété que je ne comprenais pas, mais dont je savais instinctivement qu’elle était importante.
Et suffisamment importante, manifestement, pour que quelqu’un m’envoie la récupérer.
Attendre le matin
Je suis entrée dans la maison.
L’intérieur était presque impersonnel.
Des pièces neutres.
Pas de photographies.
Pas d’objets personnels.
Rien qui permette de savoir qui vivait là.
Peut-être personne.
Je savais seulement ce que je devais faire maintenant.
Attendre.
J’allais passer la nuit dans cette maison.
Au matin, quelqu’un viendrait.
L’objet devait être remis en personne.
À qui?
Je ne sais pas.
Pourquoi?
Je ne sais pas davantage.
Qu’était réellement cette pierre?
Aucune idée.
Je savais simplement que ma mission n’était pas tout à fait terminée.
J’avais récupéré l’objet.
Je l’avais transporté jusqu’au lieu prévu.
Et il ne restait plus qu’à attendre celui ou celle à qui il était destiné.
Puis…
je me suis réveillée.
Au réveil
Pas de grande révélation.
Pas de voix m’expliquant la signification de l’expérience.
Pas de mode d’emploi de l’émeraude déposé sur ma table de chevet. 😉
Seulement les fragments extrêmement vivants de ce voyage.
La villa.
L’homme aux cheveux blancs.
Sa phrase concernant ma nature.
Cette vibration qui avait traversé mon corps.
Les hommes tombant simultanément.
La transformation.
Le serpent noir.
La maison blanche.
Et cette extraordinaire pierre verte dans ma main.
Je pourrais évidemment chercher à tout interpréter.
Le serpent pourrait symboliser la transformation.
L’émeraude pourrait représenter le cœur.
La villa pourrait symboliser le pouvoir.
L’homme aux cheveux blancs, une figure d’autorité.
La mission, quelque chose que mon inconscient tente de me raconter.
Et peut-être que tout cela serait pertinent.
Mais je pourrais également décider qu’il s’agissait d’une expérience multidimensionnelle vécue par une autre expression de mon Être.
Ou d’un mélange de plusieurs choses que je ne possède pas encore les mots pour définir.
Pour l’instant, je préfère ne pas enfermer l’expérience dans une explication.
Je la dépose ici.
Comme on déposerait sur une table un objet rapporté d’un voyage.
On peut le regarder.
Le tourner.
Se demander d’où il vient.
Imaginer son histoire.
Et accepter de ne pas encore connaître sa fonction.
Après tout…
un carnet de voyage n’est pas obligé d’expliquer tous les endroits qu’il traverse.
Parfois, son rôle est simplement de conserver la trace du passage.
Et quelque part, dans un lieu que je serais incapable de retrouver aujourd’hui…
il existe peut-être encore une petite maison blanche au milieu d’une forêt.
Et quelqu’un attend peut-être toujours que le matin arrive.
— Fin de l’entrée 01 —
Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle
Annie Tremblay | Annie_lightL