Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle – 05 Terre 2 Plus

Explorer l'invisible pour mieux habiter le visible

Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle – 05 Terre 2 Plus

Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle

Entrée 05 — Terre 2 Plus

Un fragment de mes voyages nocturnes — raconté tel que je l’ai vécu.

Certaines expériences nocturnes sont merveilleuses.

Certaines sont amusantes.

Certaines nous laissent avec davantage de questions que de réponses.

Et puis il y a celles dont on revient avec une sensation beaucoup plus lourde.

Terre 2 Plus appartient à cette catégorie.

Cette nuit-là, je savais que j’étais moi.

Mais je savais également que je n’étais pas Annie.

Pas Annie née sur Terre en 1980.

J’étais quelqu’un d’autre.

Et le monde que cette jeune femme connaissait n’avait manifestement plus grand-chose à voir avec le mien.

Je savais que j’étais elle

J’étais une jeune femme d’une vingtaine d’années.

Métisse, avec de longs cheveux en dreads.

Je mâchais volontairement quelque chose qui ressemblait à de la gomme — un détail complètement banal qui, étrangement, est demeuré très précis dans mon souvenir.

Elle était déterminée.

Volontaire.

Rebelle.

Un peu sauvage.

Et surtout :

elle voulait vivre.

Pas seulement survivre quelques jours de plus.

Vivre.

Trouver un endroit.

Reconstruire quelque chose.

Continuer.

Parce que notre communauté était en voyage.

Et notre maison portait un nom.

Terre 2 Plus.

Terre 2… Plus

Nous étions très nombreux à vivre à bord d’un immense vaisseau spatial.

Une communauté entière.

Je ressentais que ce vaisseau n’était pas le premier à porter ce nom.

Il y avait eu — ou il existait peut-être encore — un Terre 2.

Je ne possède malheureusement pas davantage d’informations.

Pourquoi Plus?

Était-ce une nouvelle génération?

Une seconde tentative?

Une mission différente?

Une évolution du premier vaisseau?

Je ne sais pas.

Je savais simplement que notre vaisseau était Terre 2 Plus.

Et que nous étions en traversée.

Chercher un monde tangible

Nous étions à la recherche d’un endroit où vivre.

Un endroit tangible.

C’est le mot qui correspond le mieux à ce que je ressentais.

Nous ne voyagions pas pour explorer par curiosité.

Nous cherchions une destination où une communauté pourrait réellement s’établir.

Recommencer.

Reformer une civilisation.

Nous étions donc, d’une certaine manière, les habitants d’un monde qui n’existait pas encore.

Entre un endroit que nous avions quitté et un autre que nous n’avions pas encore trouvé.

Et puis quelque chose a commencé à se produire à bord.

Les premiers malades

Certaines personnes ont commencé à ne pas se sentir bien.

Puis d’autres.

Une sensation d’étouffement.

De la toux.

Une dégradation rapide.

Et finalement…

des décès.

Les médecins cherchaient.

Ils tentaient de comprendre ce qui se passait.

Mais personne ne semblait savoir exactement ce qui provoquait cette maladie ni comment elle était arrivée à bord.

Et pendant ce temps, les morts s’accumulaient.

Dans un vaisseau transportant une population à travers l’espace, il n’y avait pas vraiment d’endroit où fuir.

Nous étions enfermés avec ce qui nous frappait.

Et nous ne savions pas ce que c’était.

Le bébé

Puis, pendant l’expérience, on m’a montré quelque chose.

Je ne saurais pas dire qui était ce « on ».

Je ne me souviens pas d’une personne m'expliquant la situation.

J’ai simplement eu accès à une information.

Avant l’embarquement, un bébé avait été manipulé.

Dans le scénario que je vivais, quelque chose avait été introduit dans son organisme volontairement.

Un agent infectieux.

Je percevais derrière cela l’intervention d’un groupe adverse ou d’une instance qui voulait nuire à notre population.

Et le plus terrible était précisément que personne ne pouvait le savoir au moment du départ.

Le bébé semblait aller bien.

L’incubation devait durer plusieurs semaines.

Le vaisseau aurait donc largement le temps de partir avant que les premiers symptômes apparaissent.

Le bébé n’était pas, dans ce que je percevais, responsable de quoi que ce soit.

Il avait été utilisé.

J’ai essayé de les prévenir

Cette jeune femme que j’étais savait maintenant quelque chose d’important.

Alors elle a parlé.

Elle a essayé d’expliquer ce qu’elle avait compris.

Elle voulait que les médecins prélèvent du sang du bébé.

Pas pour lui faire du mal.

Pas pour le punir.

Elle espérait simplement que son sang puisse permettre de comprendre ce qui atteignait les autres.

Parce qu’il y avait une autre information importante.

Le bébé avait été malade.

Il avait fait une très forte fièvre.

Mais…

il avait survécu.

Il s’en était sorti indemne.

Pour elle, cela constituait une piste.

Peut-être son organisme détenait-il quelque chose qui pouvait aider à comprendre ce qui se passait.

Mais il y avait un problème.

Elle n’était pas exactement la personne qu’on écoutait

Cette jeune femme avait du caractère.

Beaucoup.

Elle était indépendante.

Rebelle.

Sauvage, peut-être, aux yeux de certains.

Et manifestement, elle ne faisait pas l’unanimité.

Alors lorsqu’elle a tenté d’expliquer ce qu’elle savait…

son message n’a pas réellement été entendu.

Ou du moins, pas suffisamment.

Elle avait l’information.

Mais elle n’avait pas nécessairement la crédibilité, le statut ou la confiance des autres pour qu’ils agissent immédiatement à partir de ce qu’elle disait.

Et le temps continuait de passer.

Plus de la moitié

Je ne me souviens pas de tout ce qui s’est produit ensuite.

Mais je sais que nous n’avons pas tous disparu.

Heureusement.

Avec le temps, plus de la moitié de la population a survécu.

Dans l’expérience, je comprenais cela comme une adaptation de nos organismes.

Notre système immunitaire semblait avoir changé ou trouvé une façon de neutraliser l’agent avant qu’il devienne fatal.

Je ne sais pas comment.

Je ne possède aucun détail supplémentaire.

Et je raconte évidemment ici la logique interne de ce voyage nocturne, pas une explication médicale transposable à notre réalité.

Je savais seulement ceci :

certains avaient survécu.

Beaucoup étaient morts.

Et la traversée continuait.

Puis je suis revenue

Je me suis réveillée.

Plus de vaisseau.

Plus de Terre 2 Plus.

Plus de jeune femme aux longues dreads.

Plus de communauté perdue quelque part entre deux mondes.

J’étais de nouveau ici.

Mais contrairement à certaines aventures dont je reviens émerveillée ou amusée, celle-ci m’a laissé une sensation difficile.

Je n’avais pas fait assez.

C’était ce que je ressentais.

J’avais su.

J’avais essayé de parler.

J’avais proposé une piste.

Mais je n’avais pas réussi à convaincre suffisamment tôt.

Et des personnes étaient mortes.

Cette impression m’a accompagnée au réveil.

« J’aurais dû faire davantage »

C’est probablement ici que cette expérience devient intéressante pour moi aujourd’hui.

Parce qu’en la regardant avec davantage de distance, une autre question apparaît :

qu’aurait-elle réellement pu faire de plus?

Elle avait transmis l’information dont elle disposait.

Elle avait tenté d’être entendue.

Elle avait proposé une action qui lui semblait cohérente.

Elle ne contrôlait pas la réaction des autres.

Elle ne contrôlait pas la maladie.

Elle ne contrôlait pas les décisions des médecins.

Elle ne contrôlait pas la confiance que la communauté lui accordait.

Et pourtant, au réveil, je portais encore cette sensation :

Je n’en ai pas fait assez.

Peut-être est-ce précisément là que se trouve ce que je rapporte de ce voyage.

Faire sa part n’est pas tout contrôler

Il existe une différence immense entre :

faire ce que nous pouvons

et

être responsable du résultat.

Nous pouvons parler.

Prévenir.

Partager une intuition.

Proposer.

Agir lorsque nous en avons la possibilité.

Mais nous ne pouvons pas toujours faire entendre ce que nous savons.

Nous ne pouvons pas forcer quelqu’un à nous croire.

Et nous ne pouvons certainement pas contrôler toutes les conséquences d’une situation qui nous dépasse.

Cette jeune femme avait essayé.

Ce n’était peut-être pas suffisant pour empêcher ce qui s’était produit.

Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elle aurait pu faire davantage.

Cette nuance m’apaise encore aujourd’hui lorsque je repense à elle.

Une rebelle dans un monde qui avait besoin d’elle

Il y a aussi quelque chose que j’aime chez cette jeune femme.

Sa nature « sauvage et rebelle » était précisément ce qui faisait que certaines personnes hésitaient à l’écouter.

Mais cette même nature semblait également être ce qui lui permettait de chercher, de questionner et de parler lorsqu’elle percevait quelque chose que les autres ne voyaient pas.

Ce qui nous rend moins facile à intégrer dans un groupe peut parfois être intimement lié à ce que nous apportons de différent à ce groupe.

Cela ne signifie pas que toute intuition est juste.

Ni que ne pas être cru prouve que nous avons raison.

Le discernement demeure essentiel.

Mais peut-être pouvons-nous apprendre à ne pas renier automatiquement ce que nous percevons simplement parce que nous sommes les seuls, à cet instant, à le percevoir.

Parler.

Puis laisser aux autres leur propre discernement.

Je ne sais pas ce qu’était Terre 2 Plus

Comme toujours, je pourrais tenter de décider ce que j’ai vécu.

Une autre vie?

Une autre ligne temporelle?

Une expression multidimensionnelle de mon Être?

Une histoire créée par mon inconscient?

Un rêve de science-fiction extraordinairement détaillé?

Je n’en sais rien.

Et je préfère continuer à ne pas trancher.

Je sais seulement que pendant cette expérience, Terre 2 Plus était réel pour celle que j’étais.

Cette jeune femme avait une histoire.

Un caractère.

Une apparence qui n’était pas la mienne.

Des relations que je ne connaissais pas.

Une réputation.

Une communauté.

Et une volonté féroce de survivre.

Je ne sais même pas si Terre 2 Plus a finalement trouvé sa destination.

J’espère que oui.

J’aime imaginer que quelque part après cette traversée, les survivants ont fini par apercevoir un monde.

Qu’ils sont descendus.

Qu’ils ont marché sur un sol nouveau.

Qu’ils ont recommencé.

Et que cette jeune femme aux longues dreads était parmi eux.

Toujours un peu sauvage.

Toujours un peu rebelle.

Toujours en train de mâcher sa drôle de gomme.

Et probablement toujours prête à dire ce qu’elle pense…

même lorsqu’on préférerait qu’elle se taise.

— Fin de l’Entrée 05 —

Journal de bord d’une voyageuse multidimensionnelle
Annie Tremblay | Annie_lightL

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